La mort vous va si bien

Par Nadège Winter

Symbole de peur et de provocation, The Kooples
a fait de la tête de mort son subtil signe de
reconnaissance. Rattrapée par les amateurs
de design, la grande faucheuse peut toujours
courir pour nous faire frémir. Car sans aucun
complexe et sans tabou, on n’hésite plus à se
revêtir de la mort, des pieds à la tête. Alors, to
be or not to be fan de tête de mort ?

Ossements, orbites évidées ouvertes sur un trou
noir sans fond, crâne mis à nu, à peine osons-nous
l’effleurer de peur d’en avoir les doigts gelés, à
peine osons-nous y plonger le regard de peur de
s’y perdre à jamais… Comment imaginer qu’un
symbole aussi fort puisse peu à peu perdre le
côté obscur de sa force pour basculer du côté
de l’entertainment et du désir, ornant foulards,
bagues en or blanc serties de diamants, ou pulls
en cachemire. On ne s’en étonne pas vraiment
parce que justement, ce symbole ne perd jamais
toute sa noirceur. On aime soudainement arborer
la tête de mort comme un message subliminal
de rébellion, de liberté, d’engagement, de puissance.
On ne s’en étonne pas parce que, de nos
jours, nous ne sommes plus les mêmes face à la
mort. Posséder une représentation de crâne permet
de prendre conscience que la mort fait partie
de la vie, et qu’il importe de jouir au maximum
de sa journée. Car, qui sait, elle pourrait être la
dernière.
Ce qui fut un tabou quasi mystique devient atout
de mode.
L’histoire des adorateurs de tête de mort ne parle
que d’insoumis, rebelles, et autres guerriers. A
chaque époque, ses petits arrangements avec la
fin.

Tout démarre au XVe siècle. La tête de mort orne
les uniformes de certaines armées en Europe. En
1602, c’est Hamlet qui clame “to be or not to be”
face à un crâne qu’il brandit, en quête de liberté.
Au XVIIIe siècle, la tête de mort, avec tibias
croisés, devient l’étendard des pirates. Au XXe,
le symbole évoque le poison et le danger, notamment
toxique et chimique. Durant les années 50,
on retrouve la tête de mort au coeur du mouvement
biker, celui notamment des Hells Angels
qui émerge aux Etats-Unis.

Mais 20 ans plus tard, lorsque Andy Warhol,
maître du pop art, revisite la figure dans certaines
de ses fameuses sérigraphies, elle bascule
déjà dans un autre monde.

Le crâne inspire. On le retrouve dans le travail de
l’artiste genevois John Armleder au crâne gigantesque
brillant de mille feux réalisé par l’artiste
indien Subodh Gupta à partir d’ustensiles en
inox. Et surtout, dans l’oeuvre grandiose de Damien
Hirst qui imagine ce symbole ultime de la confrontation
entre le macabre et le bling-bling, ce
fameux faux crâne humain incrusté de 8 601 diamants
et d’une pierre rose pâle de 55 carats de
chez Bentley & Skinner.

2010, The Kooples et ses allures de dandies
élancés comme tout droit sortis du caveau d’un
club rock indé ou d’une rue londonienne, cette
marque aux silhouettes noires joue de la tête de
mort avec élégance et subtilité. Portée comme
l’empreinte de son ADN rock, la tête devient le
signe de reconnaissance de la marque. Car pour
Alexandre, Laurent et Raphaël Elicha, la tête de
mort devient mystique et puise au contraire toute
son énergie de vie pour symboliser une seconde
naissance. Jeunes mariés aux têtes de skull placardées
sur la face de t-shirts sérigraphiés, écusson brodé
sur veste en flanelle, esprit guerrier d’une médaille
en métal noir attachée au revers d’une poche de
veste de smoking, boutons personnalisés ou encore
bijou accessoire avec la bague The Kooples par
The Great Frog. Bref, impossible d’y échapper. Au
lieu de la placarder avec vulgarité ou de façon
trop ostentatoire, la marque choisit d’en jouer
avec finesse, comme des détails parfois invisibles
de prime abord... En 2010, The Kooples prouve
qu’il n’y a pas de doute, de peur ou de tabou qui
ne puisse survivre à la mode. En 2010, la Mort
vous va si bien.